Reliques des Frères Massabki

150e anniversaire du martyre à Damas des trois frères Massabki

Le 3 octobre 2010 furent installées dans l'autel de l'oratoire Saint-Joseph de Carouge (Genève), des reliques insignes des trois frères Massabki. Voici un petit résumé de la vie de ces martyrs de l'islam en 1860.

A Damas, vers la fin du treizième siècle, vivait un prêtre maronite marié1  nommé Ya'qoub. Ce prêtre vivait avec sa famille à « Masback el barrani », un quartier de Damas. Les habitants de Damas, qui tenaient en grand respect ce « zélé et honorable » prêtre, donnèrent à ses descendants le nom de « Massabki » d'après le nom du quartier où ils habitaient.

En 1293, l'abbé Ya'qoub fut sacré Evêque de Damas mais les persécutions l'obligèrent à fuir la ville avec d'autres familles maronites et à se réfugier à Chypre où le respecté prélat mourut pleurant la mort de son fils François, massacré à Zabadani en Syrie. Au quinzième siècle, ses fils et petits-fils retournèrent à Damas où ils étaient toujours connus sous le nom de « Massabki ».

Les trois fils martyrs de Ne'Meh Massabki

Homme d'une grande foi, Ne'meh Massabki éleva ses enfants dans la crainte du Seigneur. Il eut quatre fils : Francis, Abdel Mohti, Raphaël (tous trois versèrent leur sang pour leur foi) et l'abbé Abdallah et deux filles, Marie et Marthe. Particularité orientale, le prénom du père, "Ne’meh", entre dans le nom des enfants. C’est l’équivalent de "ben" en arabe.

Francis Ne'Meh Massabki

Francis épousa Elisabeth Chiha qui lui donna trois fils et cinq filles. Francis était un homme grand et beau avec des yeux clairs. Il était doux et humble tout en ayant une grande force de caractère face aux difficultés. Il portait l'habit (gunbaz) qui était de mise à l'époque et portait sur la tête un grand turban noir.

C'était un homme généreux. Sa grande maison était toujours ouverte, spécialement aux étrangers et aux pèlerins. Francis possédait une grande fortune qu'il avait acquise par un dur travail et une parfaite intégrité dans les affaires. Il travaillait dans le commerce de la soie. Les Libanais lui confiaient leur marchandise et il la vendait en Syrie et ailleurs. Il était également chargé des problèmes spirituels et matériels du Patriarche maronite de Syrie.

Avant de partir travailler, Francis récitait les prières du matin avec sa famille, suivait la liturgie et recevait la communion. Il était toujours à la disposition des prêtres de sa communauté : il leur consacrait son temps et son argent. Sa générosité ne se limitait pas à sa famille et aux fidèles de sa paroisse. Sa popularité s'étendait au delà des frontières syriennes et, au Liban, on raconte que les habitants sonnaient les cloches à son passage de village en village.

Abdel Mohti Ne'Meh Massabki

Mince et élancé, Abdel Mohti préférait la solitude. Il vivait avec sa femme et ses enfants dans la propriété de son frère Francis. Abdel Mohti passait son temps à élever et éduquer ses enfants et à enseigner. Ses enseignements étaient imprégnés d'une foi profonde et d'une véritable piété.

Un de ses élèves a raconté qu'Abdel Mohti avait coutume de répéter à ses étudiants : « Tout chrétien doit être prêt à verser son sang pour l'amour du Christ ; la plus grande joie pour un homme est de mourir martyr ».

Abdel Mohti assistait à la messe tous les jours et jeûnait pendant tout le Carême sans même toucher à une goutte d'huile. Il sanctifiait toutes les fêtes, assistait aux cérémonies religieuses et apprenait à ses enfants les psaumes et les chants religieux. A l'église, Abdel Mohti s'agenouillait à même le sol, se relevait sans s'appuyer et restait donc à genoux pendant toute la cérémonie. Ses genoux, a raconté Georges, un de ses élèves, étaient devenus durs et calleux.

Fatigué de sa carrière dans l'enseignement, il se mit à travailler dans le commerce mais sa conscience tellement délicate l'obligea à arrêter tant il avait peur de « tromper ses clients ».

A partir de là, il consacra sa vie à la prière et à la méditation.

Raphaël Ne'Meh Massabki

Raphël était un petit homme, de faible constitution avec des yeux tout noirs et un cœur tout simple. Très dévôt, il priait la Vierge Marie avec un cœur d'enfant. Il s'adressait souvent à Elle pour ses affaires commerciales. Raphaël était un homme humble. Il vivait en pauvre célibataire mais sa richesse était son amour pour le Bon Dieu et il reçut, à l'instar de ses frères, la grâce du martyre.

La persécution des musulmans s'étend du Liban à Damas

En 1860 Ahmed Pasha dirigeait la Syrie : c'était un tyran sectaire et rien ne pouvait l'empêcher d'arriver à ses fins.2

Le 9 juillet, Ahmed Pasha enjoignit à ses partisans, par un ordre secret, de tracer des croix dans les rues de Damas. Il déclara ensuite que les « enfants des chrétiens » en étaient les auteurs. Les esprits furent troublés et les représailles se firent bientôt sentir. Le trouble causé ne plut pas aux honnêtes musulmans qui demandèrent qu'Ahmed mette fin au désordre, pour la paix des habitants et la sécurité publique. Ahmed envoya ses émissaires mettre en prison ces chrétiens qui « troublaient l'ordre public » mais il les fit relâcher aussi vite.

Au crépuscule, le gouverneur donna ordre à ses agents, aidés par une bande de voyous, d'aller dans les rues et d'y allumer des incendies. Arrivés devant l'église orthodoxe, ils y mirent le feu au cours d'un sanglant massacre. Le feu se propagea et les pillages se développèrent de maison en maison. Le matin du 10 juillet, les chrétiens furent massacrés, leurs maisons furent détruites et pillées. Les survivants se réfugièrent dans la citadelle aidés par le grand Emir algérien Abdel-Kader3  et par plusieurs autres musulmans.

Vers 8 heures du soir, alors que le feu s'étendait à tous les quartiers chrétiens orthodoxes, Francis, Abdel Mohti et Raphaël étaient chez eux. Craignant la fureur et la férocité des massacres, ils laissèrent femme et enfants et se dirigèrent vers le couvent des Franciscains.4

A 11 heures, le père supérieur ferma et barricada les portes et invita les réfugiés à entrer dans la chapelle. Après la récitation des litanies, les Pères franciscains confessèrent et communièrent tous les fidèles présents. De la chapelle ils montèrent sur la terrasse du couvent. Seul Francis resta agenouillé devant l'autel de la Mère des Douleurs.

A une heure du matin, les tueurs pénétrèrent dans le couvent par une porte secrète que leur avait montrée le gérant Hassan Allaf. Certains réfugiés s'enfuirent.

Les agents d'Ahmed se saisirent du Supérieur qui leur promit de leur montrer l'endroit où se trouvait le trésor. Ils le suivirent ravis. Le Père descendit dans l'église, alluma deux cierges, ouvrit le tabernacle et avala toutes les hosties consacrées. Il fut massacré sur l'autel même.

Francis resta à genoux devant la statue de la Vierge. Les agents d'Ahmed le reconnurent. Ils s'avancèrent vers lui et lui dirent :

  - Le cheik Abdallah nous a envoyés pour vous sauver de la mort, vous, vos frères, vos familles et tous ceux qui dépendent de vous, à condition que vous reniiez votre foi et que vous convertissiez à l'islam.

  - Le cheik Abdallah peut prendre l'argent que je lui ai prêté, il peut également prendre ma vie mais, ma foi, jamais je ne la renierai ; je suis un chrétien maronite et, pour la foi du Christ, je mourrai, répondit calmement Francis.

  - Nous vous tuerons, crièrent-ils.

  - Je serai avec mon Seigneur.

Francis se mit à prier et sa prière se termina au ciel. Les tueurs le massacrèrent avec des épées, des hachettes et des couteaux.

Abdel Mohti était sur la terrasse de l'église quand le couvent tomba aux mains des assassins. Il courut jusqu'à l'église pour se réfugier près de son frère mais, à la porte de la chapelle, ils l'arrêtèrent et lui demandèrent de renier sa foi et de se convertir à l'islam, « De cette façon, il aurait la vie sauve ». Mais, d'une voix claire il s'écria : « Je suis chrétien, tuez-moi, je suis prêt » puis il s'effondra à la porte de l'église sous les coups de machettes et de couteaux.

Quant à Raphaël, il se cachait dans un coin du couvent. Ils le trouvèrent et lui firent la proposition suivante : « Convertis-toi à l'islam et tu seras sauvé ». Raphaël tomba à genoux et appela la Vierge Marie à son secours. Il fut décapité et piétiné.

Au dire des témoins et une fois le calme revenu, les trois frères martyrs furent enterrés aux côtés des prêtres franciscains, tous martyrs de leur foi.

La béatification

Soixante ans passèrent après la mort héroïque des trois frères Massabki. Dieu permit alors que ce souvenir revienne dans les mémoires.

En accord avec le Patriarche, le nonce apostolique et les évêques de la communauté, Mgr Chemaly, archevêque maronite de Damas, adressa une lettre au Vatican implorant le Saint Père de joindre les trois martyrs maronites à la béatification de leurs compagnons, les Pères franciscains : « Ce fut le même jour et pour la même foi qu'ils offrirent leur vie ».

La lettre demandait aussi au Pape de prêter une attention toute particulière à cette requête afin que la béatification des trois martyrs soit une source de grâces pour la communauté de Damas et une renaissance de vie chrétienne dans les cœurs des fidèles orientaux. Cette lettre fut prise très au sérieux par le Pape Pie XI qui ordonna à Mgr Salotti de s'occuper de cette affaire au plus vite. Le 10 mai 1920 Mgr Chemaly reçut une lettre de Mgr Salotti lui demandant des preuves et des documents concernant le martyre des frères Massabki.

Un télégramme avertit Mgr Salotti que tout était prêt et celui-ci arriva à Beyrouth le 6 septembre. Le comité se mit à étudier les documents et à interroger les témoins. Trois jours plus tard, le comité se rendit à Damas où il reçut le témoignage de Sir Nicholas Kadi et celui de plusieurs notables de Damas. Pour conclure l'enquête, le comité entendit le témoignage du Vicaire général du diocèse maronite de Damas, le Père Abraham Massabki. Avant de rentrer à Rome, Mgr Salotti confia à Mgr Khamaly : « Si je meurs en route, la cause de vos martyrs ne sera pas oubliée ».

Le 7 octobre 1926, Sa Sainteté Pie XI proclama la béatification des trois frères : « Par le pouvoir de ces lignes, Nous déclarons la béatification des serviteurs du Seigneur, Francis, Abdel Mohti et Raphaël Massabki, les trois frères maronites morts martyrs à Damas, et par la même occasion Nous autorisons la vénération de leurs reliques par tous les fidèles et la célébration, le jour de leur fête, de la liturgie des martyrs ».

 

Extrait de « Pentalogie antiocienne, domaine maronite » par Y. Moubarac / Traduction de Mlle BdR.

Article paru dans Le Rocher c’est le Christ n° 68 de décembre 2010 – janvier 2011

  • 1Dans certaines églises orientales, unies à Rome, de rite byzantin, ukrainien ou maronite, on ordonne prêtres des hommes mariés. Les célibataires une fois prêtres ne peuvent plus se marier.
  • 2Le 4 mars 1860, Ahmed Pasha organise une rencontre avec les principaux chefs Druzes (musulmans) dans le but d'organiser l'extermination des chrétiens du Liban. En mars et en avril, un couvent est pillé, et quatre chrétiens sont assassinés, dont un prêtre. En représailles, le 14 mai des chrétiens tuent deux Druzes, ce qui va mettre le Liban à feu et à sang. Les Druzes se livrent au pillage et au massacre de plusieurs villes chrétiennes du Liban. Le 9 juillet, les massacres vont gagner la ville de Damas, où vivent quinze mille chrétiens.
  • 3Il faut souligner ici l'action de l'émir Abd El Kader (1808-1883), qui manifeste que tous les musulmans ne soutiennent pas ces massacres, bien au contraire. Ce grand chef militaire algérien, au péril de sa vie, aidé des membres de sa suite algérienne, protège les familles chrétiennes venues se réfugier dans le quartier algérien. On estime à dix mille le nombre de chrétiens qui lui doivent la vie.
  • 4Leur propre famille étant en sécurité, ils vont voir si les pères franciscains n'ont pas besoin d'aide.